Une carte, un nez et un tas de foin
Chaque été, ma famille choisissait une région différente du Québec pour nos vacances, mais cette fois, elle voulait aller plus loin : nous traversions le pays jusqu’aux montagnes Rocheuses. Je rêvais de lire une carte comme un explorateur. Mon père, lui, prétendait qu’il savait s’orienter grâce à son nez. Selon lui, il pointait toujours vers le nord quand il sentait l’odeur du café. Ma mère gardait l’atlas sur ses genoux et moi, je tenais la boussole. J’étais responsable de la navigation, même si l’aiguille me semblait décidée à visiter toutes les directions. Elle tournait si joyeusement que je soupçonnais qu’elle avait le mal des transports.
Au départ de Montréal, la route montait doucement vers l’ouest. Je suivais les lignes bleues des rivières, les taches vertes des forêts et les petits points noirs qui représentaient les villes. Dans mon carnet, j’écrivais chaque changement de paysage : les fermes devenaient des collines, puis les collines cédaient la place aux grandes plaines. Je trouvais fascinant qu’une carte plate puisse montrer des endroits si différents. Mon frère Léon observait l’horizon par la fenêtre. Il annonçait une montagne chaque fois qu’un tas de foin apparaissait. Au bout d’une heure, il avait découvert sept sommets et trois troupeaux.
Près de Winnipeg, nous faisions une pause pour comparer notre position avec la carte. Le soleil était caché par des nuages, et la boussole tremblait dans ma main. Je croyais que le nord se trouvait devant nous, parce que la route semblait monter vers le haut de la page. Mon père approuvait avec gravité, puis il tournait à gauche. Après quelques kilomètres, nous arrivions devant un immense champ de tournesols. Le panneau indiquait que nous roulions vers le sud. Je comprenais alors que le haut d’une carte n’était pas une pente et que mon père n’était pas un instrument de mesure très fiable.
Le lendemain, les plaines s’étendaient autour de nous comme une couverture froissée. Pour comprendre la distance, je calculais la longueur du trajet avec l’échelle de l’atlas. Un centimètre représentait cent kilomètres; sur la page, notre parcours mesurait presque trente centimètres. Je multipliais donc trente par cent et j’annonçais fièrement trois mille kilomètres. Ma mère vérifiait le calcul, tandis que Léon demandait si nous pouvions plier la route pour la ranger dans la voiture. Je lui expliquais que l’échelle servait à représenter un vaste territoire, pas à fabriquer une autoroute miniature. Il semblait déçu, mais il dessinait quand même une petite voiture dans la marge.
À Calgary, nous quittions les plaines et nous approchions enfin des montagnes Rocheuses. Les sommets enneigés paraissaient immenses, même s’ils occupaient une petite place sur ma carte. Je repérais les lignes brunes qui indiquaient le relief et je comprenais que les teintes n’étaient pas choisies au hasard. Dans la vallée, une rivière serpentait entre les pentes. Comme je voulais impressionner ma famille, je déclarais que son cours formait un mystérieux animal géographique. Léon répondait qu’il ressemblait plutôt à une nouille géante. Nous étions d’accord sur un point : la rivière avait davantage de détours que notre itinéraire.
Le troisième matin, je proposais de mener le groupe jusqu’à un lac indiqué par un symbole bleu. Je suivais soigneusement le sentier dessiné, mais celui-ci disparaissait derrière un bosquet. Nous avancions donc avec prudence, guidés par le bruit de l’eau et par les indications d’un panneau. Après vingt minutes, nous découvrions un petit lac tranquille. Je levais les bras comme si j’avais traversé un continent inexploré. Un garde nous expliquait que le lac se trouvait à seulement deux kilomètres du stationnement. Ma victoire perdait un peu de grandeur, mais je la conservais dans mon carnet sous le titre : « Exploration presque héroïque ».
Au retour, je regardais le trajet autrement. Je savais maintenant qu’une carte ne reproduisait pas chaque arbre ni chaque virage, mais qu’elle organisait l’espace grâce aux symboles, aux couleurs et à l’échelle. Mon père prétendait encore que son nez indiquait le nord; pourtant, il consultait discrètement la boussole. Ma mère riait et Léon ajoutait des montagnes imaginaires dans l’atlas. Dans la voiture, je préparais déjà notre prochain voyage. Je voulais visiter la côte, les îles et peut-être même le désert. Cette fois, je promettais de vérifier la légende avant de déclarer qu’un tas de foin était un sommet.
Lis le texte, puis réponds aux questions.
Qui gardait l’atlas sur ses genoux au début du voyage?
Que représentait un centimètre sur la carte?
Quels paysages la famille observait-elle en approchant de Calgary?
À quelle distance du stationnement le lac se trouvait-il?
Que laissait comprendre le fait que le père consultait discrètement la boussole au retour?
Pourquoi le narrateur comprenait-il qu’une carte ne reproduisait pas exactement le paysage?
Quel portrait du narrateur correspond le mieux à l’ensemble du récit?
Pourquoi le narrateur conservait-il sa « victoire presque héroïque » dans son carnet?
Quel jugement sur l’évolution du narrateur est le mieux appuyé par l’ensemble du récit?
À ton avis, l’humour rend-il ce récit plus intéressant? Justifie ta réponse en t’appuyant sur un exemple précis.