La dernière clochette
Le 31 octobre, au début de la soirée, la petite ville de Saint-Roch se prépare à sa traditionnelle tournée d’Halloween. Dans les rues, des enfants costumés avancent de maison en maison, tandis que les adultes les observent depuis les balcons. À l’écart du quartier, une demeure abandonnée attire pourtant les regards. Ses fenêtres sont noires, sa clôture penche vers le chemin et une cloche rouillée pend près du portail. On raconte qu’aucune famille n’y habite depuis des années. Cette nuit, Maëlle, Thomas et leur ami Idriss se promettent d’y entrer avant le départ de la ronde. Ils veulent découvrir si les histoires du voisinage disent vrai. Aucun d’eux ne veut admettre qu’il ressent déjà un léger malaise.
La maison se dresse derrière un terrain envahi de ronces. La lune éclaire les tuiles cassées et la peinture qui s’écaille autour des fenêtres. Maëlle pousse le portail; ses gonds répondent par un grincement prolongé. Thomas plaisante pour cacher son inquiétude et prétend qu’un voisin a sûrement inventé la légende. Idriss, lui, observe une lumière pâle au deuxième étage. Elle disparaît dès qu’il cligne des yeux. Près de la porte, les adolescents trouvent trois marques fraîches dans la poussière, comme si quelqu’un avait traîné une boîte lourde. Maëlle touche la poignée. Elle est glacée, bien que l’air soit doux. Au loin, les premières cloches annoncent le début de la ronde des enfants du quartier.
À la ronde, les groupes d’enfants passent devant la demeure sans s’arrêter. Les plus jeunes accélèrent, tandis que leurs accompagnateurs font semblant de ne rien remarquer. Maëlle soulève le heurtoir et frappe trois fois. Personne ne répond. Pourtant, derrière la porte, un petit bruit métallique retentit, suivi d’un souffle. Thomas recule d’un pas. Idriss montre alors une feuille coincée sous le tapis. On y lit: « Ne suivez pas la lumière. » L’écriture semble récente, mais l’encre brille comme si elle venait d’être déposée. Maëlle voudrait repartir. Elle pense aux enfants qui les attendent peut-être plus loin. Soudain, la porte s’ouvre lentement et révèle un hall plongé dans l’ombre. Une odeur de cire froide s’en échappe.
Le hall est plus vaste que les trois amis ne l’imaginaient. Un escalier monte vers l’étage, ses marches couvertes d’un tapis rouge décoloré. Au mur, des portraits de famille sont alignés. Les visages peints paraissent suivre les visiteurs, mais ce sont surtout les yeux brillants du vernis qui donnent cette impression. Maëlle avance jusqu’à une table basse. Trois lanternes y sont posées; elles s’allument l’une après l’autre sans qu’aucune main les touche. Dans la dernière, une mèche tremble et projette sur le mur l’ombre d’une personne qui lève le bras. Thomas murmure que quelqu’un se trouve peut-être dans la pièce voisine. Idriss ouvre cette porte, mais elle donne sur une petite salle vide. Pourtant, le sol porte des traces humides.
Un courant d’air traverse la salle et fait claquer une fenêtre du rez-de-chaussée. Par cette ouverture, Maëlle aperçoit le jardin intérieur, où les herbes semblent vouloir envahir les allées. Au milieu, une balançoire bouge régulièrement, même si le vent reste calme. Les chaînes grincent avec un rythme presque régulier. Thomas sort son téléphone pour éclairer le sol. L’écran s’éteint aussitôt. Il appuie plusieurs fois, sans succès. Dans l’obscurité, les trois amis entendent un froissement provenant de l’escalier. Une silhouette s’y tient, immobile, puis disparaît derrière la rampe. Maëlle appelle: « Y a-t-il quelqu’un? » Sa voix revient avec un écho déformé, comme si la maison répétait son nom. Idriss remarque alors une petite clé dorée suspendue à une ficelle sous la rampe.
Il la décroche et découvre une étiquette portant le nombre 13. Thomas consulte le vieux calendrier accroché au mur: toutes ses pages sont restées à la date du 31 octobre. Maëlle comprend que la clé doit ouvrir une porte particulière. Ils essaient d’abord celle du salon, puis celle de la cuisine. Chaque serrure résiste. Au fond du couloir, une dernière porte est presque dissimulée derrière un rideau. La clé tourne aussitôt dans son verrou. Avant qu’ils entrent, une voix murmure leur prénom depuis l’intérieur. Elle ne paraît ni menaçante ni humaine; elle ressemble plutôt à un appel étouffé. Idriss veut refermer la porte, mais Maëlle aperçoit une lueur bleue sous le seuil et retient son souffle.
Dans la pièce, ils trouvent une longue galerie pleine de miroirs. Aucun ne renvoie leur reflet. À la place de leurs visages, chaque glace montre une scène différente de la maison. Dans l’une, une femme range des bonbons sur une table. Dans une autre, des enfants costumés courent dans le jardin. Une troisième reflète la galerie elle-même, mais avec une silhouette placée derrière Maëlle. Elle se retourne brusquement. Il n’y a personne. Les miroirs commencent alors à vibrer. Un son de cloche se répand dans la pièce, de plus en plus fort. Thomas aperçoit une inscription gravée sur le cadre central: « Rendez ce qui a été oublié. » Sous les mots, une flèche pointe vers le plancher.
Maëlle soulève une planche mal fixée et découvre une boîte en métal. À l’intérieur reposent des photographies, un carnet et une vieille clochette semblable à celle du portail. Les photographies montrent la demeure entourée de familles venues célébrer Halloween. Sur chacune, les visages ont été grattés avec soin. Dans le carnet, une adolescente nommée Éva raconte qu’elle organisait une chasse aux bonbons pour tout le village. Une nuit, son petit frère disparaît pendant la ronde. Les adultes le cherchent jusqu’à l’aube, mais ne trouvent que sa clochette près de la maison. La dernière page porte une phrase inachevée: « Il n’est pas parti. Il attend encore que quelqu’un… » À cet instant, la clochette suspendue au portail sonne trois fois.
Dans la galerie, une porte invisible apparaît entre deux miroirs. Elle s’ouvre sur un escalier qui descend sous la maison. L’air y est lugubre, chargé d’une odeur de terre mouillée. Idriss éclaire les marches avec une lanterne trouvée dans la boîte. Sur les murs, des flèches rouges indiquent le chemin. Maëlle hésite, car les bruits de la fête deviennent lointains. Thomas lui rappelle qu’ils peuvent remonter à tout moment. Pourtant, la jeune fille avance. Au bas, ils atteignent une cave circulaire. Au centre, une table porte treize bougies. Douze sont éteintes; la dernière brûle d’une flamme bleue. À côté, une petite trappe est fermée par une chaîne. Derrière, quelque chose gratte doucement le bois.
Les grattements deviennent plus nets. Thomas recule, convaincu qu’un animal aux griffes acérées se cache sous la trappe. Maëlle remarque pourtant que la chaîne est couverte de poussière, comme si personne ne l’avait touchée depuis longtemps. Idriss cherche autour de la table et trouve une seconde inscription: « La ronde doit revenir au point de départ. » Il comprend que la clochette n’est pas un simple souvenir. S’ils la font sonner dans la cave, peut-être que le mystère se refermera. Maëlle prend l’objet et agite doucement la clochette. La flamme bleue s’éteint. Un coup sourd résonne sous leurs pieds, puis la trappe s’ouvre toute seule. À l’intérieur, ils aperçoivent un tunnel étroit qui mène vers une lueur.
Ils avancent dans le tunnel, courbés sous des poutres basses. Au bout, la lueur vient d’une ouverture cachée derrière des buissons, à l’extérieur de la clôture. Les trois amis débouchent dans un petit cimetière abandonné. Une pierre tombale porte le nom d’Éva, morte plusieurs décennies auparavant. Devant la tombe, ils découvrent une autre clochette, brisée en deux morceaux. Maëlle pose celle de la maison à côté. Les deux pièces se rejoignent sans bruit, comme attirées l’une par l’autre. Alors, une voix d’enfant demande: « Avez-vous retrouvé mon chemin? » Personne ne répond. Thomas fixe la pierre, puis indique la direction du portail. Ils reprennent le tunnel, laissant les clochettes réunies sur la tombe.
Quand ils regagnent la maison, toutes les lanternes sont éteintes. La galerie ne contient plus aucun miroir, et la porte secrète a disparu. Sur le plancher, les photographies sont alignées autrement. Les visages grattés sont redevenus visibles; Éva sourit parmi les membres de sa famille. Une dernière image montre le petit garçon près du portail, tenant sa clochette. À l’arrière, une date est écrite: 31 octobre 1968. Maëlle comprend que la maison n’a pas voulu les effrayer. Elle cherchait des personnes capables de retrouver l’objet perdu et de rendre au garçon un souvenir de sa famille. Thomas demeure silencieux, mais son visage a cessé de plaisanter. Idriss remet la clé sous le tapis.
Dehors, la ronde continue dans les rues. Les enfants appellent leurs amis et remplissent leurs sacs de friandises. Maëlle, Thomas et Idriss sortent de la demeure juste avant minuit. Le portail se referme derrière eux, sans grincement. À la fenêtre du deuxième étage, une lumière brille un court instant. Les trois amis n’en parlent pas. Ils savent seulement qu’ils doivent garder le secret, car personne ne croirait leur histoire. Pourtant, lorsque la cloche du quartier sonne, ils entendent une quatrième note, douce et lointaine. Le lendemain, la maison semble encore vide. Une nouvelle photographie repose cependant sur le portail. On y voit Éva et son frère, devant la demeure. Au verso, quatre mots attendent Maëlle: « Merci d’avoir fait la ronde. »
Lis le texte, puis réponds aux questions.
Pourquoi Maëlle, Thomas et Idriss entrent-ils dans la demeure abandonnée?
Quels objets les amis découvrent-ils dans la boîte en métal?
Après avoir traversé le tunnel, où les trois amis arrivent-ils?
Quelle date est inscrite au verso de la photographie retrouvée sur le portail?
Pourquoi Maëlle prend-elle la clochette trouvée dans la boîte?
Pourquoi les trois amis gardent-ils le silence au sujet de leur aventure lorsqu’ils sortent de la maison?
Que laisse entendre la quatrième note de cloche entendue à la fin du récit?
Quel moment du récit t’aurait causé le plus d’inquiétude? Explique ta réaction en t’appuyant sur un détail du texte.
Aurais-tu suivi Maëlle dans le tunnel? Justifie ta réponse à l’aide d’un élément de l’histoire.
Quel élément contribue le plus à l’atmosphère mystérieuse du récit? Explique pourquoi ce choix rend le texte efficace.