Les poules avaient un plan
Chaque matin, je traversais la cour en tenant mon carnet comme un enquêteur très sérieux. Les poules de ma grand-mère me regardaient d’un air soupçonneux, surtout Brindille, la plus petite et la plus autoritaire. Elles picoraient près de la remise, puis se réunissaient autour de la mangeoire comme si elles assistaient à une réunion importante. Je voulais découvrir pourquoi trois œufs disparaissaient avant le déjeuner. Ma grand-mère accusait le renard, le corbeau et même le chat, qui dormait pourtant sur une chaise. Moi, je soupçonnais une affaire beaucoup plus organisée. Je gardais mon sérieux, malgré mes chaussures pleines de boue.
Pour commencer mon enquête, je me cachais derrière un vieux tonneau. L’endroit sentait la terre humide et le foin, mais je restais immobile, car un bon détective acceptait quelques parfums discutables. À huit heures, les poules sortaient du poulailler en file irrégulière. Brindille avançait en tête et frappait le sol de son bec. Les autres la suivaient avec une concentration impressionnante. Quand une feuille bougeait, elles se figeaient toutes, puis reprenaient leur marche comme si cette interruption faisait partie d’un plan secret. Je notais chaque détail, y compris la démarche d’une poule qui boitait fièrement, comme une ministre pressée.
Vers neuf heures, Brindille s’approchait de la mangeoire et lançait un gloussement bref. Deux poules se plaçaient près de la porte, tandis qu’une troisième surveillait le chat endormi. À ce moment, un œuf roulait hors d’un panier et disparaissait derrière une botte de foin. Je retenais mon souffle. Le chat ouvrait un œil, mais il ne bougeait pas; son rôle semblait limité à celui d’un coussin moustachu. Brindille grattait alors la paille, et les poules formaient un écran de plumes. Je comprenais que l’œuf n’était pas perdu : quelqu’un le transportait. Mon carnet tremblait presque autant que mes genoux de détective.
Je suivais discrètement une poule rousse qui tenait l’œuf contre son aile. Discrètement signifiait, dans mon cas, avancer courbé derrière elle en faisant semblant d’être une brouette. La poule traversait la cour, passait sous la clôture et se dirigeait vers le vieux potager. Elle déposait l’œuf dans un trou peu profond, puis le recouvrait de feuilles. J’allais l’interroger lorsque Brindille poussait un cri. Toutes les poules accouraient et m’entouraient. Elles me fixaient avec une telle sévérité que je me sentais coupable d’avoir découvert leur cachette. Même le chat paraissait déçu de mon manque de discrétion. Mon pantalon couvert de foin n’arrangeait rien.
Brindille grimpait alors sur une caisse renversée. Elle picorait le bois comme si elle frappait à une porte et poussait trois gloussements. La poule rousse sortait du potager, les ailes légèrement écartées. Je comprenais enfin leur secret : elles cachaient les œufs pour les protéger du panier de grand-mère, qui se remplissait chaque matin. Dans leur logique, un œuf placé dans un trou devenait un trésor à l’abri des humains. Je leur expliquais que grand-mère ne volait pas leurs œufs; elle les ramassait pour préparer des crêpes. Les poules semblaient écouter, mais leur expression restait franchement sceptique, comme celle de mes frères.
Pour prouver mes paroles, je rapportais un panier vide et je le déposais près de la mangeoire. Les poules s’approchaient avec prudence. Brindille examinait le panier, puis elle y entrait, ressortait et y entrait encore, comme une inspectrice qui vérifiait une installation douteuse. Je riais tellement que je perdais l’équilibre et tombais dans le foin. À cet instant, le chat se réveillait, sautait sur le panier et le renversait. Les poules couraient dans toutes les directions, sauf la poule rousse, qui restait immobile avec l’air d’une directrice devant une classe en plein désordre où personne ne retrouvait son cahier.
Après cette rencontre, grand-mère installait une petite boîte de paille dans le poulailler. Les poules y déposaient leurs œufs, et je les comptais avec le sérieux d’un comptable en plumes. Brindille continuait de surveiller mes gestes, mais elle cessait de cacher les œufs au potager. Je gardais pourtant une réserve : chaque soir, elle disparaissait derrière la remise avec un objet rond sous l’aile. Un matin, je trouvais là une balle de tennis. Brindille me regardait sans broncher. Je comprenais qu’elle ne préparait pas seulement un trésor; elle collectionnait aussi les preuves de mon enquête et de mes maladresses.
Lis le texte, puis réponds aux questions.
Pourquoi le narrateur commençait-il une enquête?
Quel animal dormait sur une chaise?
Pourquoi les poules formaient-elles un écran de plumes?
Que laissait croire l’attitude de Brindille?
Où la poule rousse déposait-elle l’œuf?
Que révèlent le comportement et les gestes du chat sur son rôle dans l’histoire?
Quelle solution grand-mère installait-elle après la rencontre?
Que suggérait la balle de tennis trouvée derrière la remise?
À ton avis, l’enquête du narrateur était-elle efficace? Justifie ton jugement à l’aide de deux éléments du récit.
Quelle solution te semble la plus respectueuse des poules : ramasser leurs œufs dans le panier ou leur fournir une boîte de paille? Justifie ton choix.