Le soir au bord de la rivière
Quand le soir descend sur les toits du village, le vent pousse doucement les nuages vers la montagne. Dans ma poche, je garde une petite lampe et un bout de pain. Je marche jusqu’au vieux quai, là où les bateaux dorment près de l’eau sombre. Une feuille tourne au-dessus des vagues, puis se pose contre ma botte. Je pense à ma grand-mère, qui disait que chaque soir ouvre une porte. Alors je tends l’oreille : derrière les maisons, une cloche appelle la nuit, claire comme un petit oiseau. Je réponds en silence, avec mon cœur éveillé.
Je m’assieds sur le vieux banc du quai tandis qu’au loin un banc de poissons traverse la rivière, brillant comme une poignée de pièces. Mon voisin, monsieur Léo, répare son filet sans parler. Ses mains nouées avancent avec patience parmi les mailles. Il connaît les courants et les saisons. « La rivière cache des chemins », dit-il enfin. Il me montre une petite baie, derrière les roseaux. Là, la lune semble flotter tout près de la rive. Je voudrais la toucher, mais mes doigts ne saisissent que l’air frais et quelques gouttes tombées du saule.
Un nuage cache la lune; soudain, le quai devient gris. Dans la vitrine du café fermé, une glace ronde reflète mon visage. Je souris à cet autre moi, puis je lève les yeux vers le fleuve. Près de la berge, une mince glace couvre les flaques laissées par la pluie. Elle craque sous une branche, et le bruit résonne comme une porte qu’on ouvre. Monsieur Léo range son filet. « Il est temps de rentrer », murmure-t-il. Pourtant, j’écoute encore le froid qui chante sous la rive, tandis que ma lampe dessine un rond doré sur le chemin.
Sur le chemin du retour, le vent se lève et fait danser les branches. Une feuille sèche s’accroche à mon manteau. Je la prends délicatement. Dans mon sac, mon cahier attend; j’y ai gardé une feuille blanche pour écrire à ma grand-mère. Je voudrais lui raconter le banc du quai, le poisson brillant et la lune cachée. Mais les mots se bousculent comme des voyageurs pressés. Alors je trace seulement un cercle, puis une ligne qui ressemble à la rivière. Le papier frémit dans mes mains, et j’entends encore monsieur Léo dire que l’eau connaît des chemins secrets.
À l’entrée du village, je m’arrête devant l’école. La cour est vide, mais la porte a gardé la chaleur des jeux. Je regarde la grande horloge : ses aiguilles avancent sans bruit. Dans la classe, demain, chacun posera son sac près du bureau. Je me demande si les autres sauront entendre la rivière dans mon dessin. Le ruisseau a un bras qui contourne le moulin; plus loin, sa bouche s’ouvre dans le lac. Ces images me font sourire. Je ne suis plus pressé. La nuit peut bien attendre quelques pas.
Quand j’arrive à la maison, la cuisine sent la soupe et le bois qui sèche. Grand-mère m’attend près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux. Je dépose mon cahier sur la table et lui raconte ma promenade. Elle écoute, les yeux brillants, puis tourne la page blanche vers moi. « Garde ce que tu as vu », dit-elle. Dehors, la rivière poursuit son voyage sous les étoiles. Je dessine un banc, une lune et un chemin d’eau. La lampe éclaire ma feuille; mon cœur, lui, garde le soir entier, comme un trésor qu’on rapporte sans le voir.
Lis le texte, puis réponds aux questions.
Où le narrateur se rend-il au début du poème?
Quel endroit monsieur Léo montre-t-il au narrateur?
Que fait monsieur Léo sur le quai?
Pourquoi le narrateur écoute-t-il encore la rivière avant de rentrer?
Que veut faire comprendre grand-mère au narrateur lorsqu’elle lui dit de garder ce qu’il a vu?
Quelle image du poème te donne le plus envie d’imaginer le bord de la rivière? Explique ce qu’elle te fait ressentir.
Quel passage trouves-tu le plus réussi pour faire entendre ou voir la nuit? Justifie ton choix avec un détail du texte.
Dans la phrase « Je m’assieds sur le vieux banc du quai tandis qu’au loin un banc de poissons traverse la rivière, brillant comme une poignée de pièces », que signifie chacun des deux emplois du mot « banc »?