Les ombres de la bibliothèque
Le mardi où la classe de sixième préparait une courte pièce pour la soirée du quartier, Camille avait choisi de fabriquer les décors avec son ami Malik. Ils voulaient représenter une forêt traversée par un vieux train. Chaque après-midi, ils peignaient des arbres sur de grands cartons récupérés à l’épicerie. La représentation devait avoir lieu dans la petite salle de la bibliothèque, où les familles pourraient s’asseoir près de la scène. Camille imaginait déjà les applaudissements, mais elle s’inquiétait aussi : son décor semblait moins réaliste que celui des autres équipes. Elle n’en parlait à personne.
Le jeudi soir, alors qu’ils apportaient les derniers cartons à la bibliothèque, un orage éclata. Une bourrasque entra par la porte mal fermée et renversa une partie des décors. L’eau s’infiltra aussi sous une fenêtre : plusieurs arbres peints se détrempèrent et se déchirèrent. Malik voulut les réparer avec du ruban adhésif, mais le carton se ramollissait. Camille regarda les morceaux étalés sur le plancher. Elle pensa au temps passé à les peindre et sentit sa gorge se serrer. La soirée était prévue le lendemain, et personne n’avait assez de matériel pour tout recommencer.
La bibliothécaire, Mme Renaud, rassembla l’équipe dans le hall. « Nous pouvons modifier la mise en scène, dit-elle, mais il faut une idée réalisable avant demain. » Chacun proposa une solution : déplacer les arbres secs, emprunter des affiches ou réduire la scène. Aucune ne suffisait à cacher les cartons abîmés. Camille tenait contre elle un grand rouleau de papier brun trouvé près du comptoir. Elle avait une idée, mais la trouvait peut-être trop simple. Malik remarqua son silence et lui demanda ce qu’elle imaginait. Camille baissa les yeux, puis déroula le papier sur une table.
Elle expliqua qu’ils pourraient découper des silhouettes dans le papier brun et les placer devant une grande toile blanche. Avec une lampe derrière, les formes projetteraient des ombres; les arbres déchirés ne seraient plus nécessaires. Malik essaya aussitôt avec un bout de carton et sa lampe de poche. Une forme sombre apparut sur la toile. Les autres élèves ajoutèrent des branches, un petit train et des oiseaux. Mme Renaud leur prêta un drap blanc, tandis que le concierge installait deux lampes. Peu à peu, le hall devint un atelier. Camille participa aux découpes, mais surveillait encore les réactions de ses camarades.
Le lendemain, l’équipe répéta la scène. Au début, les silhouettes bougeaient trop vite et les spectateurs auraient eu du mal à reconnaître le train. Malik proposa de fixer les formes sur de longues baguettes de bois. Camille suggéra ensuite de ralentir le passage du train et de faire glisser les arbres dans l’autre sens. Cette fois, l’image semblait avancer dans la forêt. Les élèves synchronisèrent les mouvements avec les sons qu’ils avaient enregistrés : roues sur les rails, vent dans les branches. Ils n’avaient pas remplacé les décors abîmés; ils avaient transformé leur problème en une autre manière de raconter l’histoire.
Quand les familles arrivèrent, Camille sentit ses mains devenir moites. Elle se tenait derrière la toile avec Malik, une baguette dans chaque main. Dès que la musique commença, les ombres apparurent. Le train traversa la forêt, puis s’arrêta devant une petite maison découpée par une élève de l’autre équipe. Dans la salle, les enfants se penchèrent vers la toile; les adultes suivirent le mouvement sans parler. À la fin, les applaudissements remplirent la bibliothèque. Camille sourit en entendant Malik murmurer : « Ton idée a sauvé la soirée. » Elle répondit que tout le monde avait contribué à la rendre possible.
Après le spectacle, Mme Renaud accrocha quelques silhouettes dans la vitrine de la bibliothèque. Une fillette demanda si Camille les avait dessinées. Camille lui montra les branches découpées par Malik et les oiseaux ajoutés par les autres. « C’est un travail d’équipe », expliqua-t-elle. Sur le chemin du retour, elle repensa aux cartons mouillés. Elle aurait préféré que l’orage ne survienne pas, bien sûr, mais elle comprenait maintenant que les décors n’étaient pas la seule façon de créer une forêt. Le lendemain, elle apporta à l’école le train de papier. La classe décida de le garder pour une prochaine histoire.
Lis le texte, puis réponds aux questions.
Où la représentation devait-elle avoir lieu?
Pourquoi Malik ne réussit-il pas à réparer les arbres avec du ruban adhésif?
Quelle solution l’équipe adopte-t-elle pour créer les décors?
Pourquoi Camille hésite-t-elle à proposer son idée devant l’équipe?
Entre le début et la fin du récit, qu’est-ce qui semble avoir changé dans la façon dont Camille envisage la création d’un décor?
Quel moment du récit t’a le plus marqué? Explique ce que tu as ressenti et ce que tu aurais fait à la place du personnage.
Le passage où les ombres défilent sur la toile te semble-t-il réussi pour représenter la forêt et le train? Justifie ton jugement avec un détail du récit.