La cloche au-dessus de la rivière
En février, Éloi passa une semaine chez sa grand-mère à La Tuque, près de la rivière Saint-Maurice. Le soir, la neige bouchait presque les fenêtres du vieux chalet et le poêle faisait craquer les bûches. Sa cousine Maude avait trouvé, dans une boîte de cartes, une petite clé noire attachée à un ruban rouge. Grand-mère Louise la reconnut aussitôt, mais son sourire disparut. « Elle ouvre la remise du vieux chantier, dit-elle. On n’y va pas après la tombée du jour. » Puis elle ajouta que son grand-père avait entendu, là-bas, le bruit d’un canot dans le ciel. Éloi rangea la clé dans sa poche, sans poser de question.
Cette nuit-là, le vent secoua les volets et Maude réclama l’histoire de la chasse-galerie. Grand-mère raconta que, jadis, des bûcherons isolés avaient voulu rejoindre leur village pour le réveillon. Selon la légende, ils avaient conclu un pacte afin que leur canot vole au-dessus des forêts. Ils devaient éviter les clochers et ne prononcer aucun juron; au retour, une faute pouvait les perdre. Éloi connaissait déjà cette histoire, mais la voix basse de Louise donnait l’impression que le récit appartenait au chalet. Dehors, une branche frotta le toit trois fois, puis s’immobilisa. Personne ne rit. Le poêle continua de craquer dans le silence.
Au matin, Éloi glissa la clé dans sa poche et suivit Maude jusqu’à la remise, à l’orée du chantier abandonné. Le givre couvrait les branches, la neige fermait les sentiers et le vent du nord faisait vibrer les vitres d’une cabane voisine. La serrure céda sans bruit. À l’intérieur, une lanterne froide reposait près d’une cloche fendue. Un courant d’air fit vaciller la flamme de leur lampe, tandis que le courant de la rivière poussait des plaques de glace contre la berge. Sur le plancher, des empreintes mouillées s’arrêtaient devant un mur sans porte. Éloi regarda Maude, qui ne souriait plus.
Maude souleva la cloche. Un papier jauni, coincé dessous, portait le nom du bisaïeul d’Éloi et une date de décembre 1912. Au verso, une phrase tremblée disait : « Si le canot revient, cachez la lumière. » Éloi sentit son cœur battre plus vite. Il pensa aux bûcherons de la légende, mais l’écriture ressemblait à celle de sa grand-mère, bien que le papier fût ancien. Un craquement résonna derrière le mur. Maude appela, sans obtenir de réponse. Alors, trois coups frappèrent la porte de la remise, suivis d’un silence si complet qu’ils entendirent la rivière.
Éloi éteignit la lampe, comme le demandait le billet. À travers une fente, les enfants virent une lueur glisser au-dessus de la rivière. Elle avançait sans bruit, puis se balançait comme une embarcation portée par des bras invisibles. Maude voulut ouvrir la porte, mais son cousin lui rappela le pacte de la chasse-galerie : on ne sait jamais ce qui se cache derrière une lumière dans la nuit. La lueur s’arrêta devant la remise. Dans le ciel, une forme longue passa entre les nuages, et un tintement de cloche descendit vers eux.
Quand les coups reprirent, Éloi ne bougea pas. Maude, elle, remarqua une ombre sous la porte : elle avait la forme d’un petit canot, mais aucune rame ne la traversait. Puis la cloche fendue vibra toute seule. Éloi pensa qu’un camion roulait sur le chemin gelé; pourtant, aucun moteur ne grondait. La rivière ne dort jamais sous la glace; elle attend le printemps. Cette phrase de Louise lui revint, et il comprit que les sons voyageaient le long de l’eau. Il tira Maude par la manche. Ensemble, ils s’éloignèrent du mur sans rallumer la lampe.
À l’aube, ils retournèrent au chalet. Louise les attendait près du poêle. En voyant la cloche, elle pâlit et leur demanda s’ils avaient éteint la lumière. Éloi répondit oui. Sa grand-mère hocha la tête, puis glissa le billet dans une enveloppe. « Ton arrière-grand-père l’a écrit après une nuit de réveillon, expliqua-t-elle. Il n’a jamais raconté ce qu’il avait vu. » Avant de partir, Maude se retourna vers la remise. Dans la neige fraîche, une seule trace partait du seuil et montait vers les nuages. Le vent l’effaça presque aussitôt. Pourtant, quand le chalet s’éloigna derrière les sapins, une cloche tinta une fois, très loin.
Lis le texte, puis réponds aux questions.
À quel endroit Éloi et Maude se rendent-ils avec la clé?
Quelles informations le papier trouvé sous la cloche porte-t-il?
Quelles sont les deux règles que les bûcherons devaient respecter pendant leur vol?
Pourquoi Louise avertit-elle Éloi et Maude de ne pas aller à la remise après la tombée du jour?
Que suggère la trace qui part du seuil et monte vers les nuages, même si le récit n’en confirme pas l’origine?
Quel effet la découverte de la trace qui monte vers les nuages produit-elle sur toi? Appuie ta réaction sur un détail du récit et explique ce que tu aurais fait à la place des enfants.
Quel passage te semble le plus réussi pour créer le mystère? Cite-le ou situe-le, puis explique l’effet produit par les mots choisis.
Dans la phrase « Un courant d’air fit vaciller la flamme de leur lampe, tandis que le courant de la rivière poussait des plaques de glace contre la berge. », que signifie le deuxième emploi du mot « courant »?
Dans la phrase « Le givre couvrait les branches, la neige fermait les sentiers et le vent du nord faisait vibrer les vitres d’une cabane voisine. », quel groupe rassemble des mots du champ lexical de l’hiver qui ne sont pas de la même famille morphologique?
Dans la phrase « La rivière ne dort jamais sous la glace; elle attend le printemps. », relève les deux verbes conjugués au présent et explique pourquoi l’auteur emploie ce temps ici.